Chroniques d'une prof (pas) désespérée

Ou "Si j'osais dire tout ce qui me passe vraiment par la tête"

Une classe, c’est un peu comme un mandala. C’est un assemblage de couleurs qui forme un tout. Mais une classe, c’est un tableau peint à l’aveugle. On ne sait jamais à l’avance quelles énergies vont s’en dégager. Parfois, le mélange est harmonieux. Alors, les couleurs les plus tristes sont parfaitement égayées par des couleurs plus pétillantes, tandis que les couleurs les plus timides tempèrent avec justesse les couleurs les plus vives. Nous les profs, sommes les spectateurs impuissants de la toile ainsi formée. Mais ce qu’il y a de beau avec une classe c’est que c’est un tableau vivant, car les relations sont en perpétuel mouvement.
Six heures… Déjà ? J’ai l’impression que c’est le milieu de la nuit. Les vacances c’est la vraie vie, je les aurais bien prolongées un peu. Parfois je me dis qu’une bonne entorse, voire même une fracture du tibia, un truc propre quoi, le 30 août, ça serait la chance de ma vie ! Vacances prolongées pour quelques mois, ça serait plutôt cool.
Non, j’ai pas le droit de dire ça, que penseraient mes élèves ? Happy face, j’adore mon travail ! Quel bonheur de me lever tôt pour retrouver mes feutres et mon tableau !
Quand j’étais jeune j’adorais la rentrée : nouveaux cahiers, nouveaux stylos, nouvelle classe, nouveaux profs, nouvelle chance, bonnes résolutions. L’impression de repartir à zéro chaque année. Ça doit être pour ça que je suis là finalement.
Soupir. Comment je vais m’habiller ? Mon jean m’a l’air serré, j’ai plus l’habitude. Mais devant les élèves, pas le choix, faut être simple, faut être propre. Une fois j’aimerais me pointer en short claquettes, rien que pour voir leur tête. L’ennui quand tu les surprends, c’est qu’après tu perds toute crédibilité. Pour leur apprendre quelque chose c’est foutu. Déjà qu’en temps normal…
Je me laisse encore une année. Si ça passe pas, s’ils ne comprennent rien, j’arrête. Je me demande parfois si je suis à ma place. Mes collègues, ça se voit, certains sont faits pour ça ! Quand ils parlent de leurs projets, ça donne envie d’être leur élève. Ou alors c’est les maths, c’est peut-être pas assez concret, pas assez intéressant, pas motivant, trop difficile ? Pourtant c’est que de la logique, c’est comme un jeu, il faut comprendre l’énoncé, et dérouler les étapes dans le bon ordre. Moi je trouve ça facile et amusant. Les gens me trouvent parfois bizarre.
 
Voilà, je suis dans ma salle. Tout est propre, tout est calme. Dehors j’entends déjà leurs voix, ils ont l’air de bonne humeur, contents de se retrouver. C’est la rentrée. Deuxième sonnerie, j’ouvre la porte. Je souris, je crois que j’ai l’air enthousiaste. Il parait que la joie c’est communicatif, alors je donne tout ce que j’ai. Ils ont l’air calme, heureux, un peu impressionnés, ça ne va pas durer. On commence à travailler. Ils participent, ils ont l’air au point sur les bases. Je repère quelques pipelettes. Il faudra un plan de classe.
Première photocopie distribuée. Première question débile :
«  On la colle où la feuille ? » Ce serait peut-être moins débile si on était en CM2, et encore moins débile si je n’avais pas expliqué que je distribuais l’exemple de la leçon. C’est quoi qu’ils comprennent pas dans le mot « leçon » ? Ils ont que deux cahiers (merde) !! Un pour la leçon et un pour les exercices ! « Dans ton c.., banane ! »
 Non, j’ai pas le droit de dire ça, que penseraient mes élèves ? Je souris, je respire et je réponds calmement : « Dans ton cahier de leçon, tel que dit précédemment ». Je sais que la prochaine fois que je distribuerai une feuille, j’aurai la même question. Je me demande combien de points ça rapporte dans leur jeu des questions les plus débiles à poser à ton prof. Oui, il y a forcément un jeu ! Impossible qu’il en soit autrement, les élèves ne peuvent pas réellement se poser toutes ces questions… sérieusement quoi je veux dire ! Je ne peux pas y croire. « Je peux aller aux toilettes ? » (5 points), « On la colle où la feuille ? » (5 points), « L’exercice, je le fais dans le cahier d’exercices ? » (10 points), « C’est grave si je me trompe de date sur ma feuille de contrôle ? » (10 points : et rien que parce que tu as posé la question, je t’enlèverai 15 points si tu te trompes), « J’ai plus de place dans mon cahier, je fais comment ?» (50 points), « Madame, c’est normal que vous ayez mis le bouchon rouge sur le feutre bleu ? » (70 points, 100 si tu le dis sans rigoler), « Maman ? » (100 points). Je m’arrête là, mais vous l’avez compris, la liste est longue.
Première évaluation rendue, pas trop mal réussie, plutôt pas mal cette classe ! Je crois que je vais réussir à leur enseigner quelque chose cette année. En plus, ils sont contents de leurs bonnes notes, ça fait plaisir. J’aime trop voir leur mine réjouie : ils ont écouté, ils ont compris, ils ont appris. C’est un peu grâce à moi… je crois. C’est vraiment satisfaisant. Le moment serait parfait, s’il n’était pas irrémédiablement accompagné de la question, ou plutôt THE question. Il faut dire que leur vie en dépend : « C’est quand que vous mettez les notes sur Pronote ? » (5 points, 10 si tu le places plus d’une fois dans la même heure de cours, 50 si la prof s’énerve). Pronote, encore une invention pour faire chier les profs et ramollir les cervelles en plein développement de nos chers enfants. Ils regardent leurs notes, ils guettent leurs résultats, ils vivent pour leur moyenne, ce n’est pas leur travail ni leur réussite qui compte, ce sont les chiffres inscrits sur leur petit écran. C’est comme de la magie, des étincelles de lumière qui viennent égayer leurs yeux pétillants. Lorsqu’une bonne note en maths apparait soudain sous leurs yeux, c’est nouveau et c’est frais ! C’est comme une piqûre d’adrénaline, bien meilleure que la copie elle-même. Eh oui, ça se comprend, sur Pronote c’est ta vraie note, elle te donnera une moyenne et tout, c’est juste incroyable !!
Non, j’ai pas le droit de dire ça, que penseraient mes élèves ? Je respire, je souris, et je réponds calmement ou presque : « Ne vous inquiétez pas, je les mettrai avant le conseil de classe », c’est obligatoire de toute façon.
C’est le milieu de l’année maintenant, avec la classe, on se connait bien. Chaque année c’est pareil, je me pose mille questions, mais ce que j’aime c’est être là, comme dans un théâtre, dans lequel je suis parfois actrice, le plus souvent spectatrice. J’assiste tantôt à un échange de grimaces, une claque dans le cou du gars devant, un vol de stylo, un lancer de souris, tantôt à un poème écrit au feutre rose sur un coin de cahier… On a aussi quelques troubadours qui cherchent à mettre l’ambiance. Le pire c’est que quand ils vont au tableau, en expliquant ce qu’ils font avec les intonations du curé de Mauléon, leurs démonstrations sont souvent les plus justes. Je parie que l’un d’eux finira prof. Par contre, il y en a toujours un qui oublie d’écouter le contenu, trop occupé à rigoler. Quand il revient parmi nous, il a minimum un demi-tableau de retard. Ce n’est pas tant me direz-vous, et c’est devenu une habitude. On ne s’étonne plus de rien.
On attaque un chapitre difficile. L’ennui c’est qu’ils veulent tous essayer d’aller au tableau, en espérant décrocher le trophée du meilleur élève, mais ils rament et c’est presque la fin de l’heure. Hermione Granger connait la réponse, elle lève la main depuis une heure, soupire et ne peut s’empêcher de crier la réponse, espérant se faire entendre avant que l’élève du tableau ne réussisse par lui-même, car elle sait mieux que lui et doit absolument le prouver. « 10 points pour Gryffondor ! Bravo Miss Granger ». Non, j’ai pas le droit de dire ça. « C’est très bien, tu as compris, laisse un peu de temps à tes camarades pour assimiler la méthode, d’accord ? » C’est vrai, les élèves ont besoin d’être félicités, on en a tous besoin, c’est notre moteur. Se sentir aimés, écoutés, encouragés, remerciés. J’aime voir cet enthousiasme, lire la joie dans les yeux d’un élève qui a enfin compris et qui s’écrie le bras levé : « Moi Madame, j’ai compris !! » J’aime à croire parfois que c’est un peu grâce à moi.
C’est le moment des exposés. Une bonne façon d’aborder les maths autrement, et d’en voir l’utilité dans différents domaines. C’est vrai, les maths, y en a partout ! Pas besoin de chercher loin. C’est aussi une façon pour certains de se démarquer par une présentation incroyable sur un truc qu’ils aiment. Certains restent sur des sujets usuels ou proposent des thèmes qu’ils pensent pouvoir plaire aux profs, du style « L’utilisation des modèles statistique dans l’analyse du déclin économique » Ca veut dire quoi au fait ? D’autres osent présenter leur hobby. J’ai découvert les maths dans les mots mêlés, je n’y aurais jamais pensé ! Ou encore les maths et la lecture (elles ne se doutaient pas à quel point ce sujet tombait juste) ! J’ai même appris un nouveau mot : trickshot. Sans parler de la vidéo incroyable sur les jeux vidéos, quel talent ! Et n’oublions pas la dégustation de cookies. Et tant d’autres : sport, cuisine, architecture, pardon si j’en oublie. De l’audace, de l’imagination, de la créativité.
C’est la fin de l’année, je vais devoir aborder le chapitre des statistiques. Je sens bien que mon cours manque de passion et de clarté. Je n’aime pas ce chapitre, en plus il tombe comme un cheveu sur la soupe dans le programme - s’il vous plait, ne croyez pas un mot de ce paragraphe, et oubliez-le aussitôt sortis d’ici, et surtout je vous en conjure, n’en soufflez pas un mot à l’inspecteur académique- Moyenne, plus besoin de la calculer maintenant qu’il y a Pronote, écart-type, les élèves ne comprennent jamais ce que c’est. Le pire c’est les quartiles. « Madame, je n’ai pas bien compris à quoi ça sert, les quartiles ? » A rien, sans doute, ou plutôt j’en sais rien, j’ai jamais rien compris à ces trucs-là ! En plus, c’est complètement absurde d’en parler en dehors de tout contexte (contrairement à tous les autres chapitres de l’année !), mais c’est pas moi qui fait les programmes, vous me soulez avec vos questions à la fin ! On n’a plus le temps, c’est la fin de l’année. Quartile – quart -Tu divises par 4 et tu la fermes ok ?! Non, j’ai pas le droit de dire ça. Je respire, je souris, et je réponds calmement : « Eh bien, nous pouvons trouver des applications dans l’analyse statistique de données, par exemple l’étude d’une population suite à un sondage. L’objectif c’est souvent d’étudier des tendances sociétales ou économiques ». Je m’en suis plutôt bien sortie, il y a des mots savants, la phrase a du sens, je ne sais pas trop quel sens d’ailleurs, mais en tout cas il y a un sujet, un verbe, un complément, ça semble correct. De toute façon, j’ai aligné plus de trois mots donc je sais que personne n’a écouté jusqu’au bout. Le métier de prof c’est un mélange de rhétorique et de capacité à faire des monologues dans le vide sans en être outré. Ca parait facile dit comme ça, mais ça demande un peu d’expérience quand même. Sans vouloir me vanter, je crois que j’ai fait de sacrés progrès dans ces deux domaines.
Aujourd’hui, j’ai un peu dérapé, ils disent qu’ils me trouvent drôle. Je pense qu’ils se moquent de moi. C’est de bonne guerre. Je les aime quand même. Dynamisme, humour, sérieux, progrès, investissement, bavardages, enthousiasme. Ils ont souvent l’air contents d’être là (moi aussi). Peut-être qu’ils ne le sont pas. Peut-être qu’ils se payent ma tête (moi aussi, c’est pas grave). Peut-être qu’ils n’aiment toujours pas les maths (moi non plus, c’est pas grave). La joie c’est communicatif, alors donne tout ce que t’as. 

Chroniques d'une famille comme les autres

Le jour où nous sommes allés à la plage

Jeudi 1er mai on a eu la bonne surprise d’avoir un jour férié, c’est-à-dire un jour où on ne travaille pas. Pour nous, ça ne changeait rien puisque c’était les vacances. Mais on a tous sauté de joie quand on a compris que papa serait en vacances lui aussi. « Juste ce jour-là », a précisé maman, mais juste ce jour-là c’était déjà une bonne nouvelle. Là où on a vraiment fait la fête c’est quand elle nous a dit que s’il faisait beau, on irait à la plage. Alors là c’était carrément la méga giga bonne nouvelle. Rachel a demandé si on allait prendre les maillots de bain. On s’est tous arrêté et on a fait silence pour écouter la réponse, parce qu’on savait bien à quoi elle pensait notre petite sœur. Elle a parfois une drôle de façon de poser ses questions, comme si elle avait peur d’aller droit au but et d’être déçue si la réponse était négative. En fait, ce qu’elle voulait vraiment savoir c’était si on allait se baigner. C’est vrai qu’avec une question comme « est-ce qu’on va prendre les maillots ? », si la réponse est non, il y a toujours de l’espoir. On pourrait bien ne se baigner que les mains, ou peut-être les pieds avec, et puis une fois les pieds mouillés, parfois on finit par se mouiller un peu les jambes et avec un peu de chance, une vague nous fait tomber tout entier dans la mer. C’est déjà arrivé une fois. Il faisait froid ce jour-là et Rachel était petite, elle avait peur des vagues. Elle s’était assise assez loin du bord, bien emmitouflée contre maman. Toutes les deux nous regardaient jouer, nous trois avec papa. On avait fait un château puis creusé une rivière dans laquelle les vagues s’engouffraient de plus en plus avec la marée montante. Au bout d’un moment, il ne restait plus qu’une petite île au milieu de notre rivière. Maman n’a pas vu que la marée continuait à monter. Elle se croyait à l’abri avec Rachel, sur le bout sec de la plage. Mais d’un seul coup, une vague plus grosse que les autres est arrivée, elle a foncé si vite que maman ne l’a pas vue arriver. En moins d’une seconde, leur place a été inondée ! Maman a juste eu le temps de se mettre debout et d’attraper Rachel au vol. Cette dernière a été si surprise qu’elle s’est mise à crier, paniquée et trempée, tandis que maman essayait de rattraper nos chaussures qu’on avait mises à l’abri sur sa serviette et qui étaient en train de se faire emporter par la vague. Après ça, on était gelés, on a cherché un restaurant mais tout était complet. Bah oui, c’était le jour de la fête des mères. Finalement on avait pris une glace, même qu’Emma avait fait tomber sa boule en marchant. Je suis trop content de retourner à la plage, c’est trop génial ! J’espère qu’on pourra se mouiller, et manger une glace à nouveau.

Pour revenir à la question des maillots, maman n’a pas répondu, elle a simplement levé les yeux au ciel et soupiré, ce qui veut dire « Vous m’ennuyez avec vos questions, on verra bien ! déjà qu’on n’est pas encore sûrs d’y aller… » Mais nous, on a besoin de réponses claires, sans quoi c’est la panique ! On est trop impatients, et contents, et impatients, et on a trop envie de savoir. Alors Emma a reformulé la question : « Mais, on va se baigner quand même ? » avec un grand sourire, mais maman n’a toujours pas répondu. Alors on a posé la question encore trois fois chacun notre tour, jusqu’à ce qu’elle soit obligée de répondre. Elle a fini par dire « on en discutera avec papa, ça dépendra de la météo ». Et puis elle est allée préparer le repas. On s’est tous regardés avec un grand sourire. Aujourd’hui il a fait hyper chaud ! c’est sûr que demain il fera chaud aussi et qu’on pourra se baigner ! Alors Nathanaël a mis de la musique et on a dansé jusqu’au repas. Quand papa est rentré du travail, on a sorti l’apéro pour fêter sa journée de vacances et notre sortie à la plage. L’ennui avec tout ça c’est qu’on s’est couchés un peu tard, ce qui a un peu inquiété maman car on allait être fatigués à la plage. Moi je ne comprends pas pourquoi on ne devrait pas être fatigués à la plage, on a bien rigolé ce soir et on a fait l’apéro, c’était une soirée géniale.

Le lendemain bien sûr on s’est réveillés un peu tard. Au petit déjeuner on était tout excités, Nath n’arrêtait pas de faire des blagues et moi je riais tellement que je suis tombé de ma chaise.

— Si tu te casses le bras on ne risque pas d’aller à la plage en tout cas, a dit maman en haussant légèrement le ton.

Papa a ensuite sorti son téléphone pour regarder la météo, il y avait quelques nuages dans le ciel, et un peu de pluie prévue l’après-midi, mais maman a insisté pour y aller quand même car la météo de papa n’est jamais très fiable selon elle. Quand elle avait regardé, ils annonçaient un peu de nuages mais pas de pluie avant la fin d’après-midi. 

— Bon, alors où est-ce qu’on va ? a demandé papa avec le plus d’enthousiasme possible.

Et là, on a commencé à tous donner notre avis. Emma et moi on préférait aller à Capbreton, comme aux vacances il y a deux ans, quand un ami nous avait prêté la maison. Là-bas c’est trop bien, il y a des spectacles de rue le soir et plein de restaurants ! Et les vagues sont grandes en plus, sans être trop dangereuses. Nath a dit que tout ça c’était l’été, et comme là on n’était pas l’été, le lac marin c’était beaucoup mieux. Maman était d’accord, dans le lac on pouvait tranquillement faire la chasse aux coquillages, une fois on avait même vu une étoile de mer ! Et ce qu’elle aime vraiment là-bas je crois, c’est qu’il n’y a aucun danger et qu’elle peut donc faire tranquillement la sieste pendant qu’on barbote dans le lac. Mais papa a dit qu’il y avait des algues, et Emma s’est renfrognée en disant qu’il n’y avait pas de vagues et qu’on ne pourrait pas se baigner. Papa, lui, voulait se balader et donc aller en pays basque, mais maman a dit que c’était trop loin, qu’on ne pouvait pas s’y garer et qu’on ne connaissait pas bien, et qu’il était déjà dix heures et que si on commençait à réfléchir toute la matinée à la destination on n’aurait plus le temps d’aller nulle part ! Alors on s’est vite préparés, en mettant nos maillots sur nous pour être sûrs de ne pas les oublier. Une fois dans la voiture, Rachel a dit qu’elle était trop contente d’aller à la mer. Moi je l’ai poussée parce qu’elle me gênait pour attacher ma ceinture, et au passage je lui ai rappelé qu’on n’allait pas à la mer mais à l’océan. Emma s’est mêlée de la dispute et on s’est tous énervés, alors moi j’ai voulu la taper, mais comme elle était derrière, mon coup de pied est parti dans la jambe de Nath qui était assis à côté de moi. Il m’a pincé fort la cuisse alors j’ai crié. Finalement, papa s’est fâché. On s’est calmés et personne n'a plus rien dit avant d’arriver sur l’autoroute. A ce moment, maman s’est radoucie et a finalement décidé de faire plaisir à papa et à tout le monde en votant pour Capbreton, comme ça on pourrait se baigner mais aussi se balader, et se replier au restaurant en cas de pluie.

Arrivés là-bas, on a foncé vers la plage. Les parents ont accepté qu’on aille toucher l’eau avant la balade.

— Mais, ne vous mouillez pas trop pour le moment, ou vous n’aurez plus le courage de vous balader après, a prévenu maman.

— Oui, oui, on a tous répondu en fonçant vers les vagues.

Le sable était chaud mais pas brûlant comme en été. Le soleil tapait mais un petit vent nous rappelait qu’on n’était pas encore en plein mois d’août. Le ciel était très sombre à l’horizon, mais pour l’instant il faisait chaud et le soleil perçait agréablement à travers les nuages. Arrivés au niveau de l’eau, on a pataugé tranquillement sans se mouiller plus que les pieds, comme les parents nous avaient demandé. L’eau recouvrait juste le sable sur une grande étendue, avec à peine vingt centimètres de hauteur. L’eau était froide mais comme il faisait chaud c’était bien. J’avais envie de me baigner. J’ai finalement couru et là devant moi j’ai vu une grande flaque plus profonde, je n’ai pas réfléchi, j’ai sauté à pieds joints. J’ai eu un peu d’eau sur mon short, et Rachel à côté de moi en a eu plein le visage, à cause de sa petite taille. Elle est allée cafter à papa qui n’a rien dit. Alors on a continué à courir et à s’éclabousser. Sur ce bout de plage, il y a quelques vieux bunkers à moitié effondrés. Leurs murs sont couverts de coquillages, et dans les recoins se cachent de nombreux crabes. Ils sont difficiles à voir quand ils sont immobiles, car ils se camouflent à merveille au milieu des petites moules et autres coquilles brunes. Nath, en s’approchant, en a vu un. Il était tout excité et voulait nous le montrer. J’ai rappliqué à la vitesse de l’éclair pour être le premier à le voir. Sauf que je n’ai pas réussi à freiner et je lui suis rentré dedans. Il s’est cogné, et le crabe a failli le pincer, et moi je me suis étalé de tout mon long dans une grande flaque profonde.

— Yann, pourquoi c’est toujours toi qui tombe à l’eau ! s’est écriée maman qui n’était même pas étonnée.

Elle nous a ensuite demandé de suivre papa vers le sentier à l’autre bout de plage. On a marché sur une passerelle couverte de sable. Il y avait un sentier d’interprétation qui longeait la plage au milieu de quelques pins au ras du sol. Papa, qui ne manque jamais une occasion de nous instruire, nous a lu les panneaux pendant qu’on jouait à se lancer du sable et que Rachel avait faim. 

— Savez-vous pourquoi ils ont mis des barrières au bord du sentier ? nous a-t-il demandé. 

Emma, qui sait toujours tout, a répondu que c’était pour protéger le littoral. « Presque », a répondu papa, pour qui nos réponses ne sont jamais complètes, avant de rajouter quelques explications sur la végétation en voie de disparition à cause du piétinement des abords des plages, végétation qui avait pour but de rendre le sol plus résistant par les racines, et de limiter les risques d’effondrement. Maman a vu là une nouvelle idée de roman, où dans un futur proche, l’eau progresserait dans les terres, et ce serait la grande inondation, si bien que les survivants seraient obligés de rebâtir un monde sur une terre réduite à peau de chagrin. Nath, qui commençait à s’ennuyer, m’a donné une pichenette, et j’en ai profité pour me rouler dans le sable pour soi-disant lui échapper. Papa n’était pas content parce que sur le bord il y a parfois des crottes de chien. Je me suis relevé et on a continué la balade. 

— Savez-vous quelle est cette sorte de pin ? a encore demandé papa, en montrant une branche épineuse qui sortait du sable. Alors ? il a insisté. On l’a vu aux flambeaux le week-end dernier !

Comme personne ne trouvait, et que lui-même ne s’en souvenait plus, on a continué à marcher en regardant le ciel s’assombrir.

C’était une chouette balade. A la deuxième plateforme, on a finalement décidé de pique-niquer et de revenir vers l’esplanade. Là-bas il y a une grande plage surveillée et abritée avec moins de vagues. En regardant les nuages de plus en plus épais, et la météo qui annonçait l’orage à 15h, papa a dit qu’il valait mieux se baigner maintenant et se balader plus tard. L’ennui comme on avait mis nos maillots sur nous, c’est qu’on n’avait pas de rechange. Après la baignade on a gelé avec le vent et nos shorts trempés. On avait laissé les pulls à la voiture. Alors on s’est emmitouflés dans les serviettes et on a marché le long du port de plaisance, à la recherche d’un goûter qui nous réchaufferait. On est finalement arrivés devant un vendeur de gaufres. C’est le meilleur marchand de gaufre que j’ai jamais vu au monde ! Rien qu’à rester devant la vitrine, on en avait l’eau à la bouche. Des Bubble gaufres énormes et garnies d’épaisse chantilly et de bonbons délicieux. Parfois, la vitrine et les photos sont alléchantes et généreuses, et finalement, ce qu’on reçoit est un peu différent. Mais pas dans cette boutique. On a pris chacun une énorme gaufre bien garnie. Nath aux Oréos, Emma aux Kinders Buenos, et moi aux Kinders Buenos blancs. Rachel a pris un Milkshake tout chocolat avec une tonne de chantilly et deux Kinder Buenos en déco. C’était comme un repas de paradis, c’était si beau et exquis qu’on était surexcités. Maman était un peu stressée car à tout moment on risquait de faire tomber la moitié de notre déco par terre, et ça aurait été un beau gâchis. Mais tout s’est bien passé. On avait de belles moustaches, et les parents ont dû nous aider à finir car la gaufre était trop énorme, même pour Nath qui est pourtant un sacré goinfre.

Après, on s’est baladés en ville, sur l’allée piétonne. On s’est amusés à reconnaitre les boutiques de nos dernières vacances. On a retrouvé le stand de glaces où on s’était régalés avec nos amis, et dont on garde un souvenir particulier : il y avait là une glace parfum CBD. On a bien rigolé, enfin Nath surtout car moi je ne suis pas sûr de savoir ce que c’est le CBD. Un peu plus loin, Rachel a eu un problème avec sa claquette, elle s’est arrêtée devant un café terrasse pour la remettre. Il y avait là un gars bizarre, au téléphone, il parlait comme s’il avait trop bu, et sur son t-shirt sale et sur son pantalon troué, y avait plein de sang. Alors maman a aidé Rachel pour pouvoir avancer plus vite. Après cette belle balade qui a fait plaisir à papa (et à tout le monde), on a fini au restaurant face au coucher de soleil sur la plage, avec des frites et de la salade à volonté. On a redemandé des frites, mais la salade on en a eu assez avec la première fois. C’était un super restaurant, même que pour aller aux toilettes, on devait passer par l’entrée du Casino. On y est allés deux fois chacun. Quand on a rejoint la voiture, il faisait nuit, mais il y avait encore du monde sur la plage. On avait du mal à croire que les vacances étaient presque finies. On serait bien restés quelques jours au moins. Mais on était bien fatigués. Même que dans la voiture, Emma a fait semblant d’être en forme en racontant plein de choses. Mais sa conversation n’avait aucun sens et elle répétait toujours les mêmes questions, comme « Mais c’est quoi le CBD ? ». C’était vraiment une journée parfaite. J’espère qu’on retournera bientôt à l’océan.